Philippe Loubière, Bernard Salengro, Matthieu Varnier, Bernard Cassen et la langue Française.

Publié le par Université Populaire de l'AUBE

Philippe LOUBIERE

La permanence dans l'affaiblissement  de l'enseignement du français depuis les dernières décennies nous interroge sur la responsabilité des décideurs (toutes tendances politiques confondues) à vouloir affaiblir ce ciment social qu'est la langue française. Affaiblir l'apprentissage du français à l'école pour un grand nombre d'élève n’est pas anodin. Notre langue devient presque une langue étrangère, le risque est grand de jeter aux oubliettes de l'histoire notre mode de vie, notre modèle social, notre vision du monde en un mot notre culture issue des Lumières, de la Révolution de 1789, des conquêtes sociales, de la Libération, etc...

Pourquoi défendre la langue française ? On parle de moins en moins français dans la vie de tous les jours.

Un exemple particulièrement éloquent, c’est la sur-irradiation des patients de l’hôpital d’Epinal  il y a quelques années. 5000 personnes étaient concernées et il y a eu des cas mortels. On a fait une enquête, on a incriminé les préparateurs, les médecins radiologues et on a considéré que cela relevait de la faute humaine. Mais ce que l’on on ne dit pas, c’est que le mode d’emploi était en anglais. Le ministère de la santé n’a pas fait son travail, l’appareil aurait dû être livré avec un mode d’emploi en français. La conversion des unités de mesure aurait été faite et cela aurait permis d’éviter de se tromper dans les réglages.

L’anglais est partout, pas seulement dans les situations de pouvoir, mais aussi dans des situations banales de la vie quotidienne. Les inscriptions bilingues que l’on observe partout, ne sont pas là pour aider les étrangers, elles sont là pour nous. Elles sont là pour que nous nous habituions à subir l’anglais de plus en plus. Elles sont là pour nous dire subliminalement: « Votre langue, personne ne la connait !». Elles sont là pour alimenter le complexe d’infériorité. Elles sont là pour compléter le discours récurrent que l’on entend à la radio et à la télévision : « La France est en retard sur ses partenaires européens, …, la France est en retard sur tout ». Elles sont là pour nous dire :« Vous n’existez plus comme communauté visible ». C’est une remise en question de la société française. Il s’agit bien d’une question d’ordre politique, la langue française ne sert pas seulement à communiquer, elle sert aussi à penser, à réfléchir.

Il y a manifestement une substitution organisée. A la fin de sa vie François Mitterrand confiait à l’écrivain Georges-Marc Benhamou « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l'Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C'est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort » (Dans le livre « Le dernier Mitterrand »). La raison est que nous sommes le seul modèle concurrent au modèle anglo-saxon dans le monde. Le projet de nos rivaux est de nous éliminer.

Les moyens utilisés sont très importants. De notre côté nous ne faisons rien. Le problème est que tout ce qui devrait nous protéger institutionnellement est passé avec armes et bagages chez l’adversaire. Petit à petit l’anglais se substitue au français dans la vie de tous les jours et au travail également. Dans ce cas, c’est le langage pauvre de l’exécutant. Avec celui-ci, on ne pense pas, on obéit ! On n’a plus les moyens de remettre en cause une stratégie économique et financière pensée ailleurs et dans une autre langue.

Le langage pauvre des jeunes est l’autre danger. Des programmes scolaires ont été mis au point depuis longtemps pour que la génération de nos enfants soit la plus inculte possible. On a commencé il y a environ quarante ans avec la méthode globale d’apprentissage de la lecture. Celle-ci consiste à deviner un mot après l’avoir photographié plutôt que de le lire. Les élèves s’éloignent de plus en plus de la lecture et considèrent le français comme une langue étrangère. Il y a une très grande constante chez les Ministres de l’Education Nationale, qu’ils soient de droite ou qu’ils soient de gauche. La première conséquence est que l’ascenseur social ne marche plus.

La langue de la cité est notre premier lien social. C’est notre service public de la liberté de penser. La dépossession de notre patrimoine scientifique sur le plan du langage est en route. Par exemple, le protocole de Londres permet de déposer des brevets industriels et commerciaux en anglais seulement.

Il faut que nous reprenions le destin de notre langue et il ne faut pas compter sur l’état ni sur les institutions francophones. Son destin est entre nos mains. Nous ne sommes pas seulement les héritiers des Lumières, de la révolution Française et de la Résistance. Nous avons le devoir de nous projeter dans l’avenir. La seule question que nous devons nous poser est celle-ci : « Est-ce que nous avons toujours envie d’avoir le français en partage ? ». C’est aux citoyens de répondre à cette question et non aux institutions.

Bernard SALENGRO

 

Bernard Salengro est médecin du travail dans le secteur du bâtiment à Nice. Il est responsable syndical au niveau national du syndicat de l’encadrement CFE/CGC. C’est la première organisation syndicale dans les entreprises du CAC 40. Ce syndicat a créé avec la CFTC « Le Collectif intersyndical du droit de travailler en français en France ».

 

 

Depuis quelques années on observe un phénomène nouveau dans les entreprises. C’est le passage à l’anglais comme langue de travail pour les fonctions d’encadrement, mais pas seulement.

Dans la fédération de la métallurgie, des entreprises comme « Faurécia », Renault véhicules industriels trucks, Alcatel, passent du jour au lendemain à l’anglais. On cause en anglais dans l’atelier, dans les documents officiels,  dans les instances de direction et de travail, en fait partout ! Cette décision a augmenté le stress au travail de façon très importante.

Face à ce problème les syndicats ont fait ressortir que la langue est une condition de travail. Ils ont défendu le droit de travailler en français en France, ce qui semble à priori la moindre des choses. Imposer l’anglais dans l’entreprise est considéré comme du harcèlement moral.

Suite à ces mobilisations un accord interprofessionnel a été signé par les organisations syndicales et patronales sur le facteur stress causé par l’imposition de l’anglais dans l’entreprise. Cela s’est traduit par une loi sur le stress.

La langue doit être considérée comme une condition de travail qui puisse être négociée dans l’entreprise.

La langue est un vecteur de pensée, en changer n’est pas neutre. L’exemple d’Alcatel permet de bien cerner les enjeux. Alcatel est une entreprise française florissante. Elle rachète l’entreprise américaine Lucent qui connait de graves difficultés économiques. Après la fusion le consensus des élites impose l’anglais comme seule langue de travail. Les cadres français qui ont monté Alcatel bredouillent en américain, ils sont peu à peu écartés des décisions stratégiques.

De jeunes cadres français pensaient pouvoir les remplacer car ils avaient une parfaite maîtrise de l’anglais, mais ils ne sont pas anglo-saxons de naissance.  Ces derniers ont augmenté le débit de parole et ont utilisé des subtilités de langage que seules les personnes ayant pour langue maternelle l’américain pouvaient comprendre. En définitive les jeunes cadres français ont subi la même discrimination que leurs ainés. Au final en 2013, dans les cadres de direction il n’y a plus un seul français ! C’est l’exemple d’une prise de pouvoir de l’intérieur avec comme cheval de Troie la langue. Alcatel était quand même un fleuron de l’industrie française. Plusieurs cas semblables sont à dénombrer. Il est plus que nécessaire de prendre la mesure du danger qui nous guette en abandonnant notre langue.

 

Matthieu VARNIER

 

Matthieu Varnier est ingénieur aérospatial et ancien chercheur (Automatique). Il est le secrétaire Général de l’association CO.U.R.R.I.E.L. (Collectif Unitaire Républicain pour la Résistance, l'Initiative et l’Émancipation Linguistique) dont le président est Georges Gastaud.

 

 

Pourquoi est-il si important de parler de l’enseignement supérieur et de la recherche?

L’enseignement supérieur forme les élites et les cadres de la nation. Le soumettre à l’omnipotence du tout anglais permet de gagner la guerre culturelle, la guerre politique, en un mot la guerre contre notre façon d’appréhender le monde. C’est une guerre menée contre notre civilisation humaniste issue du siècle des Lumières et de la Révolution française.

Depuis quelques années, en fait depuis le processus de Bologne, on assiste dans tous les pays de l’Union Européenne à une uniformisation calquée sur le modèle Anglo-saxon actuel. Ce dernier est au service de la théorie ultralibérale de l’école de Chicago.

En France cela s’est traduit par la loi LRU qui installait l’autonomie des Universités, puis par la loi Pécresse et enfin par la loi Fioraso. Aucune rupture malgré le changement de majorité ne s’est jamais manifestée. L’objectif est de livrer l’enseignement et en particulier l’enseignement supérieur aux opérateurs privés. Pour les concepteurs de ce projet, il est fondamental d’imposer le tout anglais et particulièrement à l’université, afin de créer un marché de la connaissance au niveau mondial. Il est fondamental d’imposer le modèle anglo-saxon afin de soumettre ce domaine aux entreprises. La bataille se situe aussi sur les contenus. La transmission des connaissances et des savoirs est remplacée par un formatage des individus. Le but est de satisfaire les commandes passées par l’industrie au marché de la connaissance.

Dans ce monde orwellien, l’université n’est plus un service public, mais une société tertiaire franchisée. On peut remarquer que la Sorbonne a déjà franchi le pas en vendant sa marque aux pays du Golfe. Donc, pour organiser et rationnaliser ce marché mondial, il est nécessaire que les études supérieures se fassent partout en anglais. Par la loi LRU l’état se désengage et installe la concurrence totale entre les universités. Le tout anglais dans ce cadre-là permet d’entrer sur le marché mondial de la connaissance.

L’idéologie libérale est partout, elle est en totale opposition avec la conception républicaine qui permettait un égal accès au savoir sur tout le territoire national par un tissu universitaire homogène.

 N’oublions pas que l’Ecole est le premier levier de diffusion des idées de la République.

Dans le système libéral que l’on installe, l’école devient peu à peu l’arme de la propagande atlantiste.

L’anglais sera la seule matière centrale enseignée tout au long de la scolarité d’un élève.

L’école subit un affaiblissement progressif minutieusement programmé. La dégradation de l’enseignement du français est voulue. La fameuse méthode globale pour apprendre à lire au CP est calquée sur le modèle anglo-saxon, elle n’est pas adaptée à l’apprentissage du français. C’est une stratégie mise au point depuis très longtemps. Christian Morisson, expert pour l’enseignement, écrivait dans les cahiers n° 13 de l’OCDE, fascicule publié le 1° octobre 1996, un texte parfaitement clair sur la stratégie utilisée. Le titre était « La faisabilité politique de l’ajustement », il écrit : « … On ne peut pas diminuer le nombre de places dans les écoles, mais on peut diminuer la qualité de l’enseignement […], cela ne présente aucun risque politique. …. ». Tout est dit !

La loi Fioraso votée en 2013 est la continuation de la loi Pécresse.  Elle autorise la sortie des universités du champ d’application de la loi Toubon. En un mot elle autorise l’enseignement en anglais dans l’enseignement supérieur, cela conduit inévitablement à sa marchandisation.

Selon les dogmes actuels, la recherche publique ne sert à rien, c’est un fardeau pour la collectivité dont il convient de se débarrasser au plus vite. Dans l’optique républicaine, la recherche publique fournit à l’état les moyens d’une volonté politique dans les domaines des sciences et des techniques. Elle assure donc l’indépendance de la France.

Il faut remarquer pour conclure que nous sommes en présence d’une colonisation douce. Quelle que soit notre place dans la société, on crée un modèle qui fait référence à l’anglais et qui nous amène à l’utilisation d’un vulgaire globish. La force du système est obtenue en séparant tous les domaines où cette prise de contrôle linguistique se fait. En ne voyant pas le schéma global on s’expose à une totale domination des élites mondialisées.

Bernard CASSEN

 

Bernard Cassen est professeur émérite de l’université Paris 8, chaire européenne Jean Monnet. Ancien directeur général du Monde Diplomatique.Cofondateur, avec Ignacio Ramonet, d’ATTAC. Président d’ATTAC de 1998 à 2002, puis président d’honneur. Cofondateur du Forum social mondial de Porto Alegre en 2001. Secrétaire général de l’association et du site Mémoires des luttes (www.medelu.org).

 

 

 

Une langue est un outil de communication, mais elle est bien plus que cela, elle véhicule le beau. On ne pense pas, on n’invente pas de la même façon en Anglais qu’en français.

L’outil de communication est un élément fondamental du rapport de force entre les pays anglo-saxons (les USA principalement) et les autres états. La francophonie pourrait être une arme contre le tout anglais, mais il y a longtemps qu’elle a abdiqué, il faudrait une volonté politique pour aboutir. Nous devons remercier le Québec qui nous a alertés depuis longtemps sur cette guerre linguistique. A l’inverse, les élites françaises, soit par ignorance, soit par résignation, soit par servitude volontaire, mettent un point d’honneur à s’exprimer en anglais en toutes circonstances. Il y a là une divergence majeure par rapport à l’opinion qui reste massivement attachée à ce patrimoine commun qui est la langue française.

Il faut comprendre que ce qui est véhiculé à travers une langue est capital, c’est une façon de paramétrer le monde. La bataille des mots est une bataille essentielle, ils ne sont pas neutres. Cela peut conduire vers la perte d’autonomie.

L’anglais est un produit d’exportation formidable, c’est une rente économique qui rapporte beaucoup d’argent. Ceux qui devraient défendre notre langue et son rayonnement sont à l’opposé de cette évidence. Ce sont malheureusement des fanatiques hostiles au français. On compte parmi eux Alain Minc, Alexandre Adler, Bernard Kouchner, et bien d’autres encore. Lorsqu’il était administrateur du Kosovo, Bernard Kouchner parlait aux officiers français en anglais seulement. Dans l’éducation le palmarès n’est pas moins éloquent, Claude Allègre, Luc Châtel et maintenant Geneviève Fioraso, ont œuvré et œuvre encore pour imposer l’anglais comme langue de référence. Le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, pousse la bêtise jusqu’à imposer l’enseignement en anglais à l’université ! Ce n’est pas hélas une spécificité française, les dirigeants européens ne sont pas en reste. En Italie Silvio Berlusconi et Romano Prodi sont dans la même logique. Chez nous la gauche est plus hostile au français que ne peut l’être la droite, c’est consternant.

Quelle est donc la solution ?                                                    

Il faut se battre pour le plurilinguisme. Il faut se battre pour défendre toutes les langues menacées du même sort de vassalisation par l’expansionnisme de l’anglais. Il faut défendre la diversité linguistique. Il faut défendre des langues régionales, elles sont une vraie richesse pour notre pays.

 

Philippe Loubière, Bernard Salengro, Matthieu Varnier, Bernard Cassen  et la langue Française.
Philippe Loubière, Bernard Salengro, Matthieu Varnier, Bernard Cassen  et la langue Française.
Philippe Loubière, Bernard Salengro, Matthieu Varnier, Bernard Cassen  et la langue Française.

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