GUY CURE FAIT RENAITRE AMADIS JAMYN

Publié par Université Populaire de l'Aube / UPOPAUBE

<center>Michel Vinot, Guy Cure et Jean Lefèvre</center>

<center>Michel Vinot, Guy Cure et Jean Lefèvre</center>

Guy Cure a été le 3 février dernier l’invité de l’Université Populaire de l’Aube pour son excellent travail sur le poète Amadis JAMYN (1540-1593).

L’Université Populaire s’est donné comme objectif d’inviter des chercheurs pouvant apporter un éclairage original sur la société actuelle ou remettre en lumière des personnalités oubliées quitte à bousculer l’image laissée par leurs anciens biographes. C’est tout à fait ce que Guy Cure s’est permis de faire avec cet auteur oublié de la Renaissance, célèbre en son siècle, mais rejeté par les suivants. Rejeté, même par les érudits aubois du XIXe, drapés d’une stupide vertu et s’en prenant à Jamyn, chantre des vices de son époque ! On attend encore l’édition des œuvres complètes du poète. Le travail de Guy Cure permettra peut-être une renaissance des travaux autour de ce fin lettré qui connut les horreurs des guerres de religion et sut en donner pâture et récit aux historiens.

UNE VIE DE COURTISAN
A partir de sa rencontre avec Ronsard (1563), Amadis a vécu la moitié de son existence près des grands du royaume, ce qui lui donne quelque crédit pour décrire les mœurs de son temps. Il a donc connu de très près Charles IX, Henri III, Catherine de Médicis, le futur Henri IV et la reine Margot, son épouse. Comment nous faire comprendre la richesse d’un tel personnage ? Guy Cure a su brosser en 18 tableaux la vie, l’œuvre, la postérité d’Amadis Jamyn, son enfance, enfin ce qu’on en sait, c’est-à-dire fort peu, ses années de formation très érudites, car Jamyn parlait au moins cinq langues et fréquentait les mathématiques. Il a abordé ensuite sa rencontre avec Ronsard dont il devient le page, le secrétaire et l’ami. Les échanges avec les lettrés de son époque créent bien entendu cette osmose nécessaire à la création et l’on pourra confondre parfois Ronsard et Jamyn, Jamyn et Ronsard.

LES AMOURS
Jamyn n’est pas un pur esprit. Il vit des amours qui, chez les poètes, sont des sources tendres, mais dans l’esprit de l’époque peuvent alimenter l’érotisme. Pour Oriane, son amour fugace ce sera :

"Mon Dieu que ton visage en l’esprit me revient,
Ton geste, ton parler ! qu’un amant se souvient
Des faveurs que luy fait une douce maistresse !
Il me semble qu’encor ta main d’ivoire presse
La mienne, comme au soir que d’un visage humain
Tu mis apres le bal ta main dessus ma main,
La coulant doucement de si gentille sorte
Qu’encor le souvenir tout d’aise me transporte...
"

On retrouve un peu plus loin le « Mignonne, allons voir si la rose… » de Ronsard :

"Si la beauté perist, ne l'espargne Maistresse
Tandis qu'elle fleurist en sa jeune vigueur :
Croy moy, je te suppli, devant que la vieillesse
Te sillonne le front, fay plaisir de ta fleur.
"

Il y aura d’autres amours plus fortes et durables, Guy nous cite Artémis « C’est une femme de grande beauté et d’immense culture ». Hélas, la dame s’en tiendra à l’amitié.

"Quand je la voy si doucement riante
En mon esprit j’imagine un ruisseau
Clair argentin, qui rit dedans son eau,
Tout sautelant de vistesse roulante
"

Mais pour les fêtes galantes et royales, Jamyn donne hardiment dans la grivoiserie :

"Dames vous pourriez trouver pis
Que nos palles bien emmanchées,
Nous sommes assez bien fournis
Pour besogner à vos tranchées.
"

JAMYN CHEZ LES ROIS
Mais son art est aussi très « politique », il faut assurer son pain et son avenir. Jamyn le fait avec mesure et talent ; il est très lié à Charles IX, roi courageux, sensible, aimant ses sujets, moins à Henri III. Il écrit beaucoup d’épitaphes car la mort violente est commune à l’ époque. On le voit sensible aux malheurs de la guerre qui tue sans considération de fortune.

« La Noblesse perist avec la Populace,
En tous endroits s’estend la dure coutelace,
Le fer n’épargne nul, et les temples sacrez
Sont enyvrez du sang des hommes massacrez.
»

Lors des batailles d’Henri III, il se réjouit des victoires mais non des carnages, en particulier ceux des protestants. L’époque est terrible, Jarnac, Moncontour, Wassy, la Saint-Barthélemy, Jamyn y est plongé, catholique certes, mais désespéré et rêvant d’un monde plus calme et sans doute réconcilié, un monde où on ne traiterait plus les corps des ennemis de « nourriture de chiens », un monde de « piété et de justice » selon la devise de l’ami Charles IX. La pensée de Jamyn fait résonance aujourd’hui contre les crimes des fous de dieu qui « font manteau d’une religion ».

"Et plus icy ne se maintient la Foy : Car on n’ha point ny de Dieu ny de Roy."

Guy Cure constate que Jamyn, malgré ses réflexions humanistes, reste dans le camp catholique. Fidélité politique coûteuse.

JAMYN DEFENSEUR DE LA LANGUE
L’orateur cerne tous les talents du poète, également traducteur parfait d’Homère dont l’Iliade en français et en alexandrins devient la référence. Depuis la volonté du roi François Ier, la langue française se bat pour exister et Jamyn en est un de ses meilleurs défenseurs. Il se bat aussi pour faire connaître ses œuvres, les faire imprimer dans une époque où il est « pensionnaire du Roy » bien rémunéré au début, mais dans une période troublée par les guerres et par un roi, Henri III, qui, s’il a réorganisé l’Académie, n’en reste pas moins versatile.

VIVRE ET MOURIR
Ainsi sont visités par Guy Cure tous les aspects du talent de ce beau poète, à la fois amuseur privé pour les fêtes royales, écrivain public répondant aux commandes variées de ce beau monde, fin connaisseur des mœurs à la fois sauvages et raffinées de la noblesse, la brocardant à l’occasion, mais aimant aussi goûter avec elle les plaisirs de la vie. « Que serait la vie sans les plaisirs des sens ? »

"Il faut jouir de toutes les beautés
Par tous les sens de Nature inventés"

Certes, mais c’est pour « ouïr, apprendre, savoir » et « faire nos ans plus doux. » Et comme l’âge se fait pressant, il faut penser à la retraite et…à la mort. Son ami Ronsard vient de mourir, fin 1585. Jamyn mourra 8 ans plus tard, le 11 janvier 1503. Il a écrit sa propre épitaphe, se peignant comme un excellent poète et fantaisiste à la fureur. Jamyn a été inhumé dans la chapelle familiale de l'église de Chaource. Une plaque de cuivre fixée sur le portail boréal en a longtemps témoigné : « Céans est inhumé noble homme Amadis Jamyn, secrétaire et lecteur ordinaire de la chambre du roy … ».

JAMYN L'HUMANISTE
Son testament indique qu’un collège devra être fondé, « pensée humaniste et généreuse » nous rappelle le conférencier. Car « la jeunesse de Chaource demeure la plupart sans instruction aux bonnes lettres ». Et le régent (le professeur) « devra instruire 12 écoliers des plus pauvres… »

DESTIN LITTERAIRE DE JAMYN
Guy étudie pour terminer la destinée littéraire d’Amadis Jamyn. Elle fut quelque peu carrément oubliée et même égratignée. Egmont Berthelin, bien qu’Aubois, critique la forme et le fond de la poèsie de Jamyn : « Il a chanté tous les vices de ce siècle, adoré toutes les misères de la France, déifié toutes les turpitudes des derniers Valois. », « C’est bien l’enfant de ce siècle galant, dansant et rimant au milieu de la guerre civile, les pieds dans le sang des massacres religieux… »
Sainte-Beuve entérine en 1866. Amadis Jamyn tombe dans l’oubli, pire sans doute, au rang de poète mineur. Mais le XXe siècle commence à le réhabiliter grâce à des études étrangères et française (Pierre Champion). C’est la roumaine Théodosia Graur qui fera le plus gros travail d’érudition et de réhabilitation et permettra à d’autres chercheurs de travailler le corpus Jamyn.
Guy Cure ne pouvait qu’enchanter le public de l’Upopaube en concluant son brillant exposé par une chanson des Octaves. Ceux-ci avaient mis en musique en 2003 les chansons de plusieurs poètes dans un spectacle, intitulé avec humour « Encore un p’tit vers ». L’un de ses « petit vers » n’était autre qu’un poème d’Amadis Jamyn les Stances de l’impossible.

Jean Lefèvre

Publié dans LITTERATURE