Gisèle MALAVAL - PETITS TEXTES GRECS ET LATINS.

Publié le par Université Populaire de l'AUBE

PETITS TEXTES GRECS ET LATINS

 

(choix de textes et commentaires par Gisèle Malaval lors de l'Assemblée Constitutive).

 

« Ô Zeus, pourquoi donc as-tu infligé aux humains ce redoutable fléau, les femmes, en l’établissant à la lumière du soleil ? Si tu voulais propager la race mortelle, ce n’est pas aux femmes qu’il fallait en demander le moyen : contre de l’or, du fer, ou un poids de bronze déposé dans tes temples, les hommes auraient acheté de la semence d’enfants, chacun suivant la valeur du don offert. Une chose peut nous prouver combien la femme est un fléau funeste: le père qui l'a mise au monde et élevée lui joint une dot pour la faire entrer dans une autre famille et s'en débarrasser. »

Euripide, Hippolyte porte-couronne,v.616 sqq, 428 av.J.C.

Cet extrait- qui ne correspond en rien à ce qu'Euripide pensait des femmes (sa mère vendait des salades sur le marché et il a toujours beaucoup de compassion pour elles dans ses œuvres)- met en évidence la fonction essentielle de la femme dans la société grecque classique: la maternité, destinée à la survie du nom de la famille ,de son pouvoir dans la cité et de son patrimoine. Le gynécée apparaît à l époque classique, en relation avec l'idée que les femmes et les hommes seraient d'une nature différente;cette « idée » justifie alors une nouvelle conception des demeures (péristyle) permettant aux femmes de vivre recluses la plupart du temps sans être anémiées, puisqu'elles ont accès à l'air libre d'une cour et d'un jardin. Cela ne vaut, pour des raisons économiques, que pour les femmes de la haute société.

Cependant les valeurs morales liées au mariage savent se taire lorsque la survie de la cité est en danger : quand la cité avait besoin d'enfants (guerre du Péloponnèse)l'homme libre athénien pouvait avoir des enfants légitimes d'une concubine qu'il logeait chez lui. Il pouvait aussi avoir des enfants d'une ou plusieurs esclaves.

A Sparte, la fonction du mariage est la même qu'à Athènes, mais on se soucie de l'amélioration de la reproduction : les jeunes filles sont mariées vers 18ans (12 ans à Athènes) car elles doivent auparavant avoir un entraînement sportif ; ainsi sont-elles supposées avoir des enfants sains et vigoureux. La nuit de noces se passe dans le noir ; la jeune mariée est emmenée dans la chambre « nuptiale » par une femme mariée plus âgée qui lui rase la tête et lui fait passer une tunique masculine;la jeune mariée attend son mari allongée sur le ventre et ne le reverra dans les mêmes conditions qu'un mois après. Il est évident que toutes les précautions sont prises pour que la différence de « nature » soit ainsi annulée.

Mais :

L'histoire d'Hipparchia, jeune aristocrate de la Thrace, « amoureuse » du philosophe cynique Cratès apporte des nuances intéressantes à l'image de soumission que l'on a de la femme grecque au IVs avt J.C.  :

« Le genre de vie de Cratès était tellement envié qu'une jeune aristocrate refusa ses prétendants plus jeunes et plus beaux que lui et lui déclara qu'elle ne voulait que lui. Cratès alors découvrit son dos surmonté d'une bosse, posa à terre son bâton et son baluchon et déclara à la jeune fille que c'était là toute sa beauté et tout son bagage. Elle lui répondit qu'elle ne trouverait nulle part ailleurs de mari plus beau ni plus riche. Il pouvait l'emmener où il voudrait. Cratès l'emmena sous un portique ; là, dans ce lieu si fréquenté,en plein jour, il se coucha sur elle et aurait mis à mal sa virginité aux yeux de tous si Zénon en déployant son manteau n'avait protégé son maître des regards des spectateurs. »

Apulée, Florides, 14

Hipparchia avait menacé de se suicider si sa famille n'accédait pas à son désir;elle eut de Cratès deux enfants : un garçon qu'il initia en l'emmenant au bordel ; une fille à qui il demanda de prendre ses prétendants à l'essai pendant un mois. Elle devint elle-même une philosophe cynique.

Ce texte montre bien que l'émancipation féminine est aussi une affaire de famille : la famille d'Hipparchia la soutient finalement dans son désir d'affranchissement des conventions et préfère le bonheur de sa fille à la dictature de l'opinion.

 

A ROME

Il y avait un jeu de mots pour expliquer les raisons de se marier :

on se marie par amore ( forte attirance physique pour l'ensemble de la personne)

more (parce que c'est la coutume)

ore (parce que le visage et la conversation séduisent)

re (par intérêt financier)

La notion d'amor n'est pas celle de l'amour courtois qui apparaît à la période des croisades: la séparation liée à la distance géographique crée une idéalisation qui permet la naissance de cet amour courtois. Chez les Romains l'amor est lié intrinsèquement au désir physique. On doit se rappeler que Vénus est une déesse redoutable qui crée chez ses victimes des désirs « monstrueux » (Pasiphae , la mère de Minotaure, qui désire un taureau ; Phèdre, qui désire Hippolyte, le fils de son mari Thésée, au point de l'accuser de viol parce qu'il refuse ses avances, et ainsi de le livrer à la mort) .Le choix de Pâris qui préfère Vénus aux deux autres déesses , montre le caractère impérieux et irrésistible du désir sexuel suscitée par elle.

Pline le Jeune (I-IIs) le prouve dans une lettre adressée à sa très jeune nouvelle épouse (lui a 40 ans) :

« Je lis et relis ta lettre comme si je l'avais en main pour la première fois ; mais je brûle d'autant plus du désir de toi. En effet ta lettre a autant de douceur que ta conversation me donne de plaisir.

Alors écris-moi le plus souvent possible, même si cela me plaît au point de me torturer. »

Pline le Jeune, Lettres

 

La femme romaine ne possède que son nom de famille :

ex :Cicéron s'appelait Marcus (prénom) Tullius (nom) Cicero (surnom)

Sa fille s'appelle seulement Tullia (=de la famille des Tullii)

Si une seconde fille naît, la première prend le surnom de major et la seconde celui de minor.

Cependant les femmes romaines conservent leur nom tout au long de leur vie, même si elles se marient (le perdre serait une forme d'aliénation, qui ne concerne que les esclaves). Et elles ont droit, comme les hommes, à un éloge funèbre.

Il faudra attendre une loi révolutionnaire, en France, celle du 6 Fructidor An II (23 août 1794) pour que le patronyme soit déclaré inaliénable ; c'est-à-dire que le fait que les femmes prennent le nom de leur mari n'est qu'une tolérance, pas un droit et encore moins un devoir. La christianisation permettra cette aliénation. Les Romains, soucieux de la notion de patrimoine familial, séparent bien les patrimoines des deux conjoints : un conjoint n'est pas héritier naturel de l'autre;chacun garde son nom et son patrimoine. Le mari ne fait que gérer les intérêts de la dot qui lui est confiée, pour les soins du ménage.

Les femmes romaines connaissent aussi la contraception (par exemple : pour les femmes, des éponges de Syrie, très fines, imbibées de vinaigre et d'aromates, placées près du col de l'utérus ;pour les hommes des préservatifs en vessie de mouton ou en intestin de chat) et l'avortement (avec des potions ou des moyens mécaniques). Le vin est considéré dans la médecine antique comme un abortif, et partant, est interdit à une femme mariée (surtout si elle n'a pas d'enfants) au point qu'un mari peut légalement mettre à mort sa femme s'il sent en l'embrassant qu'elle a bu ; mais cela disparaîtra sous l'Empire. Le fait d'avoir un enfant permettait aux femmes d'avoir une certaine liberté, puisqu'elles avaient rempli leurs obligations envers la famille du mari. Auguste accordera la levée de la tutelle judiciaire à toute mère de trois enfants (le père, lui, était exempt d'impôts). Une autre forme de liberté était aussi possible : Julia, fille d'Auguste, dira : « Je ne prends de passager que quand la cale est pleine »c.a.d. : « je prends un amant quand je suis enceinte. »

Les Pères de l'Eglise vont bouleverser cet équilibre.

Les prostituées qui étaient célébrées aux Floralia, qui glorifient le pouvoir exubérant de la nature et de la procréation, vont devenir « les ordures de la débauche publique » chez Hieronymus, appelé aussi saint Jérôme, car ce sont elles qui font que l'on va assouvir des désirs coupables avec plaisir. Mais le plaisir sexuel n'est pas moins coupable entre conjoints, car la sexualité demeure un attribut satanique : la position que l'on adopte pour la procréation doit être celle qui engendre le moins de volupté ...

Pour les auteurs chrétiens Vénus apparaîtra comme un démon d'autant plus redoutable qu'il est séduisant, c'est-à-dire, au sens étymologique, qu'il détourne du chemin initialement pris. Or cette déesse est, par l'intermédiaire de son fils Enée, la déesse protectrice de Rome. Le travail de dépaganisation est donc d'abord un travail politique qui se passera dans les provinces romaines.

Hieronymus nous donne un exemple de ce sentiment chrétien de répulsion à l'égard des relations sexuelles ; il répond ainsi à une jeune aristocrate romaine qui, devenue veuve, veut se remarier :

« Pourquoi veux-tu avaler à nouveau ce qui t'a fait du mal, comme un chien qui retourne à son vomi et un porc à sa bauge de fumier?[...]Crains-tu que la famille Furiana manque de descendant, et que ton père n'ait pas un marmot qui lui rampe sur la poitrine et qui lui souille le cou de ses excréments ? Ton père sera triste, mais le Christ se réjouira ; ta famille pleurera, mais les anges seront heureux. Que ton père fasse ce qu'il veut de sa fortune. Tu n'es pas née de celui qui t'a engendrée, mais de celui qui t'a fait renaître et qui t'a rachetée à grand prix : de son sang. »

Tertullien (II-IIIs), inventeur de la définition de la femme comme « janua diaboli »= la porte du diable (il convient d'apprécier que la femme se résume ainsi à son appareil génital), préconise l'abandon de toute parure féminine : la femme doit désormais négliger son apparence de manière à dissimuler les dangers inhérents à sa nature :

« A vos seuls maris vous devez plaire ; et vous leur plairez d'autant que vous aurez pris le soin de ne pas plaire aux autres. [...] Elles pèchent contre Dieu, celles qui se mettent des crèmes sur le visage, qui mettent du rouge sur leurs joues, qui maquillent leurs yeux:la façon dont Dieu les a faites leur déplaît![...] J'en vois qui teignent leurs cheveux en blond : elles ont honte de leur patrie, parce qu'elles ne sont ni des Germaines, ni des Gauloises ! Ainsi elles changent de patrie en changeant de cheveux. Bien mauvais augures que cette tête couleur de flamme...[...] En vain vous cherchez à vous parer, en vain vous employez des coiffeurs : Dieu vous veut voilées,je crois, pour ne pas voir vos têtes ! »

Tertullianus, De cultu feminarum

La haine de la femme , liée au fait qu'elle soit rendue coupable du péché originel et de son pouvoir de séduction sur un homme présenté comme peu capable d'y résister, ne permet pourtant pas de se passer de la femme : la religion chrétienne à vocation d'universalité a besoin d'enfants et donc un chrétien est obligé d'avoir des relations sexuelles à cette fin ; celles-ci seront donc très encadrées et tout mariage aura pour but unique la procréation. C'est même l'obligation de procréation qui distinguera l'union de la fornication. Les relations sexuelles devront se passer dans l'obscurité et sans plaisir de la part de la femme. La souffrance à l'accouchement qui, dans l'Antiquité était limitée par des breuvages de simples, deviendra une obligation pour expier le plaisir (éventuel) que la femme aurait pris à la conception. Bien entendu, les femmes perdent tout contrôle sur l'utilisation de leur corps qui n'est plus qu'au service du mari et du peuplement chrétien. Le voile, dit tertullien , est l'armure de la pudeur et le rempart de la chasteté. La virginité devient le refus de pactiser avec le diable.

Un avenir radieux s'ouvre alors pour les femmes...

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans LITTERATURE

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