HOMMAGE A PIERRE HENRY, LE MUSICIEN QUI N'AIMAIT PAS LES NOTES

Publié le par Université Populaire de l'Aube / UPOPAUBE

Le musicien français, figure facétieuse et majeure de la musique concrète, inlassable chercheur de l'inouï (ce qui n'a jamais été entendu) est mort le 6 juillet 2017 à 89 ans.

A coups de « wizzz », « dziiing », « pouêêêt » et autres « ding-dong », Pierry Henry a fait entrer la musique contemporaine dans la sphère "pop". Nous sommes en 1968 et Psyché Rock contribue à faire de l’album Messe pour le temps présent un succès auprès d’un public dépassant largement celui des musiques « savantes ». Aujourd’hui, il faut encore écouter ces « jerks électroniques », interprétés en collaboration avec Michel Colombier, pour prendre la mesure d’une telle prouesse commerciale. Conçue pour le « spectacle total » créé par Maurice Béjart au Festival d’Avignon 1967, la partition combinait des rythmiques baloches avec des instrumentations électroniques. 

Complice de Schaeffer, Pierre Henry apporte une contribution majeure. Sa formation est pourtant académique : né en 1927 à Paris, il n’a pas 10 ans quand il entre au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, poussé par un père médecin — et pionnier de l’homéopathie — qui regrettait de ne pas avoir mené une carrière de violoniste. Au conservatoire, Pierre Henry étudie auprès de Félix Passeronne (piano et percussions), Olivier Messiaen (harmonie) et Nadia Boulanger (composition). Auteur de pièces classiques (musiques de chambre ou de film), il débute une carrière de percussionniste pour des orchestres symphoniques où sa personnalité facétieuse se heurte à l’autorité du chef. Sa rencontre en 1949 avec Pierre Schaeffer, dont il devient l’assistant au studio d’essai de la Radiodiffusion-télévision française (RTF), à Saint-Germain-des-Prés, est donc déterminante.

Pierre Henry a entendu, quelques mois plus tôt, la création radiophonique des Concerts de bruits de Pierre Schaeffer, qui lui a fait l’effet d’une révélation : il est possible de travailler à partir de sons enregistrés, en considérant chacun d’eux comme une cellule — et non comme une note. Quand ils se rencontrent, les deux Pierre entament une collaboration qui fonctionne sur leur complémentarité : à Schaeffer la théorie, à Henry la composition. Le premier nomme le second chef de travaux du tout nouveau Groupe de recherche sur les musiques concrètes (GRMC) alors qu’il n’a que 23 ans.

Une pièce commune marque d’emblée les esprits, la Symphonie pour un homme seul dont la première en public est donnée à l’Ecole normale de musique le 18 mars 1950. La même année, Pierre Henry assène dans un court manifeste (Pour penser à une nouvelle musique) : « Il faut prendre immédiatement une direction qui mène à l’organique pur. A ce point de vue, la musique a été beaucoup moins loin que la poésie ou la peinture. Elle n’a pas encore osé se détruire elle-même pour vivre. Pour vivre plus fort comme le fait tout phénomène vraiment vivant. » Quand il entreprend de défricher ce chemin, Pierre Henry n’a pas encore lu L’Art des bruits, le manifeste futuriste écrit en 1913 par Luigi Russolo, il n’a pas encore fait la connaissance de John Cage et il ne se reconnaît qu’une poignée de maîtres (Wagner, Beethoven, Xenakis, Messiaen). Mais il veut se libérer de ce qui a déjà été entendu.

Chercheur de l'inouï

Cette quête de l’inouï — littéralement, « jamais entendu » — guide sa pratique du piano préparé et son goût pour les progrès technologiques qui affectent le traitement et la production du son, dont le magnétophone à bande (1951) auquel il préférait pourtant ce bon vieux tourne-disques, bien avant de se convertir au numérique qui lui permettra de copier des sources infiniment, et sans déperdition. La révolution est en marche dans les années 1950, au mitan desquelles les musiques concrète et électronique fusionnent sous l’intitulé « électroacoustisque ». C’est aussi à cette période que Pierre Henry et Maurice Béjart commencent leur pas de deux : la Symphonie pour un homme seul, en 1955, est le premier des quinze ballets associant les deux hommes (notamment Haut-Voltage en 1956 et Le Voyage en 1962). Georges Balanchine, Merce Cunningham, Carolyn Carlson, Maguy Marin… Pierry Henry aimait travailler avec les chorégraphes, tout comme il œuvra avec les cinéastes et les plasticiens, toujours dans le but de faire entendre sa musique au plus grand nombre.

Entre Pierre Schaeffer et Pierre Henry, la collaboration cesse en 1958. Alors que son aîné fonde le GRM (Groupe de recherches musicales), Pierre Henry s’émancipe en créant l’Apsome (Application de procédés sonores en musique électroacoustique), premier studio de musique électronique privé de France. Il y constituera une sonothèque de cinquante mille sons dans laquelle il puise la matière de sa boulimie créative, de l’Apocalypse de Jean (un oratorio cosmique de cent minutes) à une pièce pour seize groupes de haut-parleurs…

L’un des grands inventeurs de la musique du XXème siècle

Membre du mouvement Fluxus, collaborateur du groupe de heavy rock progressif Spooky Tooth (Ceremony, 1969), il tente aussi de réconcilier l’avant-garde avec le dancefloor : sous sa pochette illustrée par une boule à facettes, Machine Danse (1973) résonne avec The Man-Machine de Kraftwerk (1978). Logiquement, les producteurs de musiques électroniques ne cesseront de se réclamer de lui à partir des années 90. Pourtant, Pierre Henry goûtait peu la "techno", coupable selon lui de standardiser et d’usiner les sons qu’ils manipulait comme un instrumentiste. Sans doute l’esthétique de Pierre Henry s’est-elle figée dans les années 1980. Lui-même ne quittait guère son extravagante petite maison, dans le 12ème arrondissement de Paris, aux murs de laquelle étaient accrochées ses « peintures concrètes », généralement des assemblages de fragments d’appareils d’enregistrement ou de mixage. En 1982, il y avait aménagé son studio (Son/Ré) et il y donnait régulièrement des concerts courus par un public intergénérationnel qui put ainsi observer à l’œuvre, des décennies durant, l’un des grands inventeurs de la musique du XXème siècle.

Le 29 septembre 2012, le père de la musique électroacoustique livre "Le Fil de la vie" qu'il estime être sa dernière grande composition. Pierre Henry évoque cette œuvre testament et revient sur sa carrière dense et atypique, celle d'un créateur tentant sans cesse de lier l'homme et la nature.

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