LA POESIE SAUVERA LE MONDE

Publié le par Université Populaire de l'Aube / UPOPAUBE

LA POESIE SAUVERA LE MONDE

Jean-Pierre Siméon, invité de l’Université Populaire de l’Aube, le 5 avril dernier, à la Maison du Patrimoine de Saint-Julien-les-Villas, a terminé sa conférence sous une ovation. Le sujet semblait élitiste : « La poésie sauvera le monde ». Mais l’auditorium de la Maison du Patrimoine était comble.

Deux comédiennes, Catherine Lefèvre et Marie-Hélène Aïn, avaient accueilli l’orateur par la lecture de deux de ses poèmes, deux petits bijoux, deux petits cailloux jetés au corps et à l’esprit de chacun d’entre nous. Des petits cailloux, Jean-Pierre Siméon en a semés beaucoup de semblables. C’est un Petit Poucet rêveur qui veut retrouver le chemin de nos tumultes anciens. Un poète, c’est un bouilleur de cru qui distille la sagesse du monde. Concernant Siméon, il distille un peu tout, les fruits les meilleurs qu’il transforme, en prose, en vers, en théâtre. Il était de l’aventure Schiaretti à Reims dans les années 90. Il a extrait de sa « forge subtile » (Pierre Lartigue) environ 50 ouvrages, poésies de chevet ou de tréteau. Du temps de la Caserne des Pompiers à Avignon, l’ORCCA (regretté) a présenté son Stabat Mater furiosa qui eut un succès considérable, joué par Gisèle Torterolo. (Mise en scène de Christian Schiaretti).

Il vient d’éditer « la poésie sauvera le monde, » qui est le sujet de la conférence. Prétention pour certains, mais il y a dans cet ouvrage, intelligence, compacité, contestation. Il est léger mais dense, mince mais foisonnant, prometteur comme un pépin de pomme, fraternel comme de la main, la paume. Il explore non pas la poésie, mais l’humanité comme elle va aujourd’hui. Il la dissèque, la conteste, la déteste parfois. Tout cela pour exiger avec ardeur, avec finesse, avec passion une sorte de perfection de la langue sans quoi le monde mourra perclus de médiocrité. Mais c’est pour nous engager à le vivre intensément.

J.-P. Siméon a d’abord regretté l’absence totale du poème dans les médias. « Elle est tenue en piètre considération. » On veut chasser le poète de la cité. En fait ce qu’on chasse, c’est la parole contestataire. Puis il a fait un sort aux idées fausses et ridicules qui courent sur la poésie : non, elle n’est pas un exercice charmant et sentimental, doux et agréable, non, la poésie parle de la vie, de la mort, de l’oppression, du combat, toutes choses fondamentales. La poésie ne se reconnaît pas non plus à la rime, à la belle langue que savent torcher les rimailleurs. Elle n’est nullement une façon de fuir le réel. On ne se réfugie pas dans le rêve. Non, le poème serait plutôt un moyen de réveiller le citoyen endormi. Il est une façon d’habiter le monde, de repenser le devenir humain et de contester les valeurs négatives qui le gouvernent : le pouvoir, le paraître, l’avoir.

J.-P. Siméon explique longuement que nous devons nous arrêter pour regarder et ressentir le monde. Tout poème demande à être intensément vivant dans la relation sociale. Nous ne prenons plus le temps de savourer ce qui nous entoure dit-il encore. « Le poète est seul capable de donner aux mots ce que le mot ne dit pas ». Le dictionnaire est une plaisanterie car le langage courant ne nous dit que ce qu’on sait déjà. Le poète veut communiquer l’insaisissable. On a donc besoin de lui pour extraire du sens dans une société opaque et anesthésiée par un excès d’égoïsme et de calcul.

Comment s’y prend le poète ? Il fait effraction dans la langue, le rythme, la syntaxe, le vocabulaire. Ceci demande à l’auditeur ou au lecteur une écoute particulière, un temps d’écoute « On ne peut comprendre que dans la lenteur. » S’arrêter, reprendre haleine, c’est la grande question de ce siècle abrutissant, et J.-P. Siméon de se mettre aussi en colère contre l’hystérie de l’info répétée en boucle (et même en "face-boucle"), l’info qui n’a aucune hiérarchie puisque tout se vaut, tout se vend et nous conduit dans les seules voies du divertissement et de la distraction. On a bien compris que le vrai poète doit être la mauvaise conscience de son époque face à l’essor fulgurant de toutes les technologies, la multiplication des écrans qui s’interposent entre le monde et nous. Face encore à ce qui s’affirme « sérieux », les enjeux économiques et financiers par exemple, et dont on connaît les nuisances. Alors, dit Siméon : « changeons de sérieux ». « Usons du poème non seulement pour ce qu’il dit mais d’abord pour ce qu’il est : un arrêt dans la fureur, un silence dans le vacarme, une béance dans le flot ininterrompu, une profondeur dans la surface… tout poème lu, dit, écrit, entendu, est un contre-pied et un contretemps, un acte de résistance donc. » L’avenir sera poétique ou ne sera pas, conclut le conférencier.

Jean Lefèvre

 

 

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