Yves CHARPY/ Eugène BURET - 6 JUIN 2014

Publié le par Université Populaire de l'AUBE

 

PRESENTATION

Maison du Patrimoine Saint-Julien les Villas.

60 personnes.

Lectures par Catherine Lefèvre.

 

Bonjour à tous,

Nous excusons les absents qui fêtent le cinquantième jour après Pâques, c’est-à-dire la Pentecôte.

Ils ont tort car c’est ici que sera reçu l’esprit saint. Une langue de feu va se déposer dans votre cerveau et vous éclairer durablement. La voix divine sera interprétée par Yves Charpy qui vous présente un apôtre de la sociologie et de l’économie au XIXe siècle, Eugène BURET.

Eugène BURET est fort peu connu.

2 personnes en avaient entendu parler dans la salle, sans l’avoir lu.

Yves CHARPY peut se féliciter d’avoir soulevé un lièvre. Il se nomme lui-même « chercheur en archives » .

Je l’avais déjà repéré par son premier ouvrage DUALIS publié chez MACHAON. Ce roman est un bel exemple des trouvailles qu’on peut faire dans nos archives auboises.

BURET est donc un inconnu pour les Troyens.

Il est pourtant une figure importante du 19 e S. Cela prouve que ce que nous faisons est utile : LA CONNAISSANCE EST UN COMBAT permanent.

C’est celui que mène UPOPAUBE.

Ce combat est nécessaire car il doit mener à plus de compréhension de notre société.

Vous qui êtes ici, vous allez transporter cette nouvelle connaissance hors les murs de la Maison du Patrimoine.

Car nous ne conjuguons pas ici le plaisir solitaire de l’histoire, de la philo ou de la littérature. Nous cherchons à communiquer un plaisir collectif et libérateur.

Nous cherchons à donner à nos auditeurs une culture commune qui relie les individus les uns aux autres.

Cette relation peut se faire par-dessus les siècles.

C’est donc par utilité et nécessité que nous sommes réunis.

Dans le livre de Buret dont Yves va nous parler, il y a la description de la misère au 19e S. Cette forme de pauvreté. n’existe plus aujourd’hui. L’exploitation, la servitude des prolétaires (le mot vient de naître) y est terrible. (1)

Mais on peut en tirer des leçons, des leçons modernes ! Ici en France même.

Que deviennent ces individus acculés à crever de faim, à dormir sur la paille des taudis troyens ?

« La misère rejette, dit Buret, les populations dans la vie sauvage. Elles sont peu à peu repoussées des usages et des lois de la vie civilisée et ramenées dans l’état de barbarie. »

Première leçon à tirer : le crime, le délit n’est pas de nature, mais de culture ! (Idée révolutionnaire dans le contexte de l’époque. JJ Rousseau avait déjà abordé cette question en 1750, pour rendre responsable la culture des maux qui affligeaient son époque.)

Or, aujourd’hui nous constatons une misère différente, le sentiment qu’ont des millions de gens d’être exclus de la mondialisation et d’être dans la « friabilité », la fragilité, la concurrence permanente. D’être dans une société mouvante, non maîtrisable, qui nous oblige à nous adapter, ça c’est normal, mais à le faire dans l’urgence et tout le temps.

Sur ce constat, les démagos et les populistes sont à l’aise.

On va donc vous parler d’Eugène BURET au prénom bien choisi puisqu’il signifié « de bonne race ».

Je passe la parole à Yves CHARPY, historien, romancier, 2 métiers apparemment assez contradictoires. Le romancier risque de faire tourner l’histoire à sa façon, de la dénaturer. Mais Yves ne se prétend seulement que « chercheur en archives », et son roman Dualis, je peux en témoigner, respecte scrupuleusement les archives qu’il a découvertes.

 

Portrait : BURET Eugène

Né le 5 octobre 1810 à Troyes, dans une famille modeste d’artisans tisserands, rue de la Clé de Bois (François Gentil). Il reste à Troyes jusqu’en 1830 et connaît tous les fastes mais aussi les horreurs de l’épopée napoléonienne. il est mort le 23 août 1842 à Saint-Leu-Taverny (Seine-et-Oise). Il fut journaliste au Courrier Français Ss/directeur de l’Ecole Nationale de Commerce qui deviendra en 1852 l’Ecole Supérieure de Commerce. Son ouvrage « De la Misère des classes laborieuses en Angleterre et en France » dans lequel apparaît une critique du libéralisme, lui valut une reconnaissance internationale. Le mouvement socialiste, les grands économistes de l’époque, s’en inspirèrent, ou le copièrent sans vergogne. Marx lui emprunta les notions de travail-marchandise qu’il transforma en « force de travail ». (2) Il s’inspira beaucoup de la description qu’il faisait de l’état de la classe ouvrière, « armée de réserve du capital ».

Flora Tristan admirait et défendait cet adepte de Sismondi à qui Buret reprochait cependant son scepticisme.

Eugène Buret considère la misère comme une conséquence du machinisme, elle qui est cause de tant de déviations morales.(3) On pourrait dire que pour lui, les crimes et délits ne sont pas de nature, mais de culture ,idée révolutionnaire pour l’époque, cependant déjà contenue dans JJ Rousseau en 1750. De plus, il propose des solutions pour la vaincre. Il faut faire, dit-il « une étude méthodique du problème, en vue de sa complète solution » Il y prône donc une intervention de l’état. Certes, il s’agit de « contrer les risques de révolution prolétarienne », mais d’abord d’aider le peuple à s’en sortir par des aides concrètes en provenance des droits d’héritage, rabotés d’un cinquième. Et ces aides ne consistent pas en dons charitables (la philanthropie est alors à la mode), ni en constructions de phalanstères à la Fourrier. Il s’agit au contraire d’aider concrètement les pauvres à construire commerces ou entreprises. Une loi qui respecterait le droit de propriété et favoriserait le travail.

Il condamne l’impôt sur la consommation qui augmente la pauvreté : « « Ces impôts appelés indirects, bien qu’ils frappent directement les classes laborieuses. » Le seul impôt juste est un unique impôt proportionnel sur les revenus. Il conclut : « Un impôt inutile est un vol fait à la nation, un crime social. »

Ces réformes radicales ne font pas de Buret un révolutionnaire mais pas non plus un réformiste. Il critique fortement l’économie libérale et fournit aux fondateurs du « socialisme scientifique » de Marx et Engels des arguments efficaces.

Jean Lefèvre.

 

Notes et anecdotes.

- Yves CHARPY, chercheur en archives, a effectivement beaucoup consulté de livres, de dossiers et de papiers pour écrire sa biographie d’Antoine-Eugène BURET. Son livre fourmille d’anecdotes et de citations d’écrivains divers qu’il met en regard pour que nous portions nous-mêmes un jugement. Les archives sont le sang de l’historien. Comme le rappelait Annie Lacroix-Riz, on ne peut pas nier ce qui est écrit, « les Archives sont impitoyables ! ».

- Les parents d’Eugène Buret vivaient dans le quartier de l’église Saint Pantaléon. Ils sont artisans tisserands, de revenu modeste mais non pauvres. Edme le père emploie 3 ouvriers.

- Quand Napoléon rend visite aux Troyens en 1805, les fêtes coûteront 61.527 F, soit 4 années d’aide budgétaire aux pauvres, (un ouvrier gagne 1 F par jour).

- La misère est très grande dans les années 20 et 30 et donne lieu à des émeutes frumentaires, sanctionnées lourdement par les autorités. (23 procès à Troyes entre le 13 juin et le 13 décembre 1817 et 53 condamnations avec des peines de mort prononcées). On se souvient qu’en 1789, Claude Jobert qui manifestait fut pendu et ses compagnons furent envoyés aux galères. Pour avoir simplement réclamé du pain ! Ce qui ne fut pas sans conséquence sur le lynchage du maire Claude Huez quelques jours plus tard.

- La Révolution de 1830 (les 3 Glorieuses) fut davantage guidée par une exigence de travail et de pain que pour réclamer une « charte », comme le disent de si nombreux historiens.

- Yves Charpy nous fait le portrait de l’industriel troyen Fontaine-Gris, archétype du bourgeois triomphant. Il phagocyte à peu près tous les postes locaux et nationaux dans le domaine du commerce, de la banque et de l’industrie. (commerce, C.Epargne, CM etc et national). Il s’oppose à toutes les lois progressistes pourtant modérées, mentant effrontément quand il s’agit de faire l’état du travail des enfants dans les usines et des heures d’obligation scolaire. A Troyes, tout est parfait dit-il, les âges d’embauche et les heures de cours sont respectés. Par contre, ajoute-il fielleusement, à la commission qui l’interroge, allez donc jeter un œil chez nos collègues romillons ! Au mensonge s’ajoute la délation.

- Les pauvres sont différemment nommés à l’époque, surtout de façon méprisante. C’est « la canaille » comme les nommeront les Versaillais en 1871. Chez Buret, ils deviennent outlaws(4). Cad hors la loi puisque rien ne les protège. Le terme n’est pas injurieux chez lui, il est naturel.

- Le seul Troyen qui ait parlé de Buret fut Emile Socard. Pourquoi cet économiste a-t-il été oublié ? Selon Y. Charpy, Buret fut boudé par la bourgeoisie qui le taxait de socialiste, ce qu’il n’était pas, tandis que l’extrême gauche socialiste ne le signalait pas. Il fut cependant évoqué (5) dans le Vorwärts (En avant !) journal du parti social-démocrate allemand ou écrivait Engels ou Liebknecht. Le journal fut interdit en 1933.

J.L.

 

  1. Cette expression de prolétaire, citoyen de la dernière classe à Rome, était déjà parue sous la plume de Jean-Jacques Rousseau en 1761 et au cours du procès de la Société des Amis du peuple, le 10 janvier 1832, Blanqui ("l'enfermé") déclarait suite à une question du président de la Cour d'assises de la Seine sur la nature de son activité qu'il était prolétaire ! (Note d’Y.Charpy)

  2. "La théorie du travail-marchandise est-elle autre chose qu'une théorie de servitude déguisée ?" (E.Buret).

  3. :"A mesure que le travail devient plus mécanique, qu'il exige moins d'apprentissage, moins d'intelligence, il est à la fois moins rétribué et plus précaire. C'est alors que commence entre les travailleurs cette désastreuse concurrence pour des fonctions que tous peuvent exécuter également..." E.Buret

  4. "ce sont des hommes en dehors de la société, en dehors de la loi, des outlaws... » E. Buret

  5. "...nach der treffenden Bezeichnung eines Franzosen." (D’après la remarque pertinente d’un Français)

Yves CHARPY/ Eugène BURET -  6 JUIN 2014

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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