LOUISE LAMBLIN-BALOUD - UNE MILITANTE SOCIALISTE

Publié le par Université Populaire de l'AUBE

UNE MILITANTE SOCIALISTE

LOUISE LAMBLIN-BALOUD

 

Grâce à Michel Choquart, « fouilleur en archives » comme son compère Yves Charpy, cette militante ouvrière et féministe peut sortir de l’ombre. Louise LAMBLIN-BALOUD fut journaliste de la condition ouvrière. Elle ne mâche pas ses mots. Elle révèle, elle assène, elle confirme en somme ce que nous ne cessons de dire sur l’esclavage de « la p’tit’ bonnetière, simple et pas fière » chantée lors des fêtes de la bonneterie de la soi-disant Belle époque.

Depuis que ce travail de mémoire est entrepris autour du blog de la Bourse du travail, mais aussi grâce à l’Université Populaire de l’Aube, on se rend compte que la sélection historique qui fut de rigueur au XIXe et au XXe siècles avait rejeté dans l’ombre toutes ces figures presque héroïques du mouvement ouvrier au profit de personnages, certes fort intéressants, mais triés par le tamis de la bourgeoisie conquérante.

J.L

 

« Marianne »

 

Difficile d’être une femme journaliste et politiquement engagée dans cette fin du XIXème siècle.

Louise Baloud, née Lamblin le 22 mai 1878 à Troyes, n’a pas vingt ans lorsqu’elle prend le pseudonyme de Marianne pour écrire dans le « Réveil des Travailleurs de l’Aube ».

Son père est blanchisseur, sa mère sans profession. Nul doute que ses parents portent des valeurs très à gauche ainsi que son mari, Victor Balou, pourtant fabricant de bonneterie, auquel elle s’est unie le 8 juin 1897.

Elle a déjà exercé les métiers d’institutrice puis d’employée à la maison Doué avant de s’essayer au journalisme comme rédactrice au « Franc-parleur » de Reims, puis d’écrire régulièrement, mais anonymement dans le « Petit Troyen ».

Sa signature apparaît en janvier 1898, au bas d’un article publié par le « Réveil des Travailleurs de l’Aube » qui évoque la pénible journée d’une employée des Magasins Réunis. Elle ne se contente pas d’écrire ; elle participe activement au côté du Parti ouvrier à la création du syndicat des employés, dont l’action débouche sur la fermeture des magasins les dimanches après-midi du 1er juin au 30 septembre 1900.

Ses articles concernent particulièrement les conditions des femmes au travail.

Elle dénonce le suicide de la jeune Jeanne Martin poussée au désespoir par la cruauté de sa contremaîtresse et la répression qui s’ensuivit sur les ouvrières faisant acte de solidarité envers cette jeune personne.

Elle s’insurge contre les agissements, le chantage et les pressions morales et physiques faites aux femmes dans les ateliers1 :

 

« Trop souvent nous parviennent des lettres contenant les plaintes et les protestations d’ouvrières victimes ou de la brutalité ou de l’appétit bestial de leurs chefs d’atelier.

C’est toujours, hélas ! la même sempiternelle et triste histoire. Qu’on ne nous accuse pas de la renouveler et de la ressasser à plaisir : les faits sont là, odieux, révoltants qui chaque jour parlent plus haut que nous ne pourrions le faire.

Ah qui donc ayant entrevu de près ou de loin la vie des ouvrières d’atelier, ignore que patron, directeur ou contremaître ne se font pas faute d’exercer sur elles le droit inique que le seigneur d’avant la Révolution exerçait sur ses serves. Qui donc, même de nos adversaires les plus acharnés oserait nous taxer de mensonge quand nous affirmons que chaque jour et dans tous les ateliers, à quelques exceptions près, des jeunes filles, des mères de famille même doivent sous peine de perdre l’emploi qui les faits vivre, se soumettre aux exigences odieuses de ceux qui les dirigent. Quoi ! la jeune fille s’étiole et meurt lentement brisée avant l’âge par la fatigue et les longues journées de labeur. La mère abandonne le berceau pour aider le père à gagner la pâtée quotidienne : fraîcheur, jeunesse, santé, joies du foyer et de la maternité, l’ouvrière fait de tout cela le douloureux sacrifice, et ce n’est pas encore assez.

L’usine, l’usine capitaliste, cette goule aux appétits jamais assouvis, leur demandera plus encore.

A celle qui aura le malheur de plaire, soit au maître, soit chose plus triste encore à dire, à un exploité comme elle, affublé d’un semblant d’autorité, elle demandera, elle imposera, le terme est plus vrai, le sacrifice de son corps, de sa pudeur, de sa dignité. Elle lui posera cet odieux ultimatum : ou tu n’auras plus d’ouvrage ou tu te déshonoreras.

Bien souvent, quand à ce propos nous élevons la voix, nous entendons : « Eh ! laissez donc, la plupart d’entre elles ne demandent pas mieux ! »

Elles ne demandent pas mieux !...Ah que de fois nous avons eu l’envie de cracher au visage de ceux qui osent dirent cela. Si nombre de malheureuses femmes font l’abandon de leur corps, sans résistance, sans révolte aucune, passivement, inconsciemment pour ainsi dire, à qui la faute ? Croient-ils donc que des femmes jetés toutes fillettes dans ce foyer de démoralisation, en butte à toutes les convoitises bestiales, puissent y demeurer des années entières sans que leur conscience et leur intelligence s’y atrophient. Pour résister à tous les pièges, à toutes les tentations dont on les entoure, il faudrait vraiment que toutes soient douées d’une force morale que possèdent bien peu d’entre elles et que ne possèdent même pas beaucoup d’hommes.

Et celles qui la possèdent, cette force morale, en sont-elles plus heureuses ? Au contraire. Elles ont à subir en plus les tortures de la lutte, les révoltes de la fierté, et tout cela pour aboutir à la même chute. Elles sont bien forcées de tomber, si elles veulent conserver leur gagne-pain.

Ah ! Quand donc luira le jour qui nous annoncera la chute de tous ces bagnes, où la femme souffre le hideux marchandage de son corps et de son travail, de ces usines, monstres qui broient sans pitié les chairs et les consciences ; où la prostitution imposée fleurit sous l’égide de lois qui la protège presque.

Quand donc luira l’aurore du jour qui nous montrera debout l’usine de l’avenir, l’usine sociale, portes grandes ouvertes pour tous, et où chacun apportera son tribut de labeur. Celle qui portera inscrite à son fronton, cette devise : « Chacun pour tous et tous pour un ». Celle qui n’exigera pas de l’homme un travail de forçat ou de bête de somme, qui rendra l’enfant à l’école et à nous femmes, notre place au foyer avec notre rôle naturel d’épouses et de mères.

Et nous serons là pour faire de nos petits des citoyens au cœur viril, pour leur enseigner leurs droits et leurs devoirs d’hommes libres ; nous serons là pour rendre au travailleur fatigué le courage et la force, pour le réconforter aux instants de lutte, pour l’aimer et lui chanter l’espérance ».

 

Marianne est présente dans tous les meetings troyens de la période 1898 à début 1900 ; elle fait partie du bureau lors de la venue au Cirque de Jean Jaurès le 11 février 1900. Anticléricale, elle aborde dans plusieurs réunions, sous forme de causeries ou de conférences le rôle de l’église dans la société.

Elle représente l’Aube avec neuf autres militants guesdistes au congrès de l’Union socialiste salle Japy à Paris en décembre 1899 où les femmes se comptent sur les doigts de la main.

Elle quitte Troyes au cours du premier trimestre de 1900 certainement pour Falaise où nous retrouvons sa trace après la mort de son mari et son second mariage en 1907.2

 

 

1 Le Réveil des Travailleurs de l’Aube du 18 novembre 1899

2 Elle est décédée à Briouze (Orne) le 23 septembre 1973

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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