KARL MARX / YVON QUINIOU

Publié par Université Populaire de l'AUBE

Compte rendu de la conférence d’Yvon Quiniou
par Jean-Michel POUZIN.
 
Le 8 avril dernier, à l’auditorium de la Maison du Patrimoine de St Julien les Villas, le public avait afflué, l’ambiance était celle des grandes soirées. À l’invitation de l’Upopaube, le philosophe Yvon Quiniou venait, non pas, certes, évoquer le grand soir, ni seulement persuader les auditeurs de la pertinence de l’analyse marxiste du capitalisme. Il venait avant tout convaincre que Marx a su concevoir une alternative au capitalisme, et une alternative qui est démocratique. C’est d’ailleurs pourquoi il a donné à son dernier livre, intitulé Retour à Marx (Buchet-Chastel, 2013), le sous-titre suivant : Pour une société post-capitaliste.
 
Parlant sans notes, Yvon Quiniou a réussi à exposer l’essentiel de ce que contient ce livre, qui « se veut seulement un essai politique résolument engagé mais rigoureusement argumenté sur le plan théorique en faveur du communisme » (p.11). Dans ce but, Y. Quiniou part d’un texte de Marx écrit dans sa période de maturité, mais régulièrement occulté, et qui est la Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique (1859). Il en conclut d’abord que Marx n’offre pas seulement une analyse économique et politique du capitalisme, — sa théorie de la plus-value et du taux de profit n’est toujours pas réfutée — , mais qu’il « pense la macro-histoire », « l’histoire universelle », au-delà du mode de production capitaliste. Y. Quiniou poursuit son commentaire en dénonçant un contre-sens têtu, suivant lequel « la chute du soviétisme serait la chute du marxisme ». De même, on croit que les échecs des communismes cambodgiens et chinois confirment la réfutation du projet communiste. Or, dans tous ces cas, les « conditions du passage » du capitalisme au communisme, telles qu’en réalité les comprend Marx, n’étaient pas réunies. C’est donc sur ce qu’Y. Quiniou appelle la « démonstration » de ces « conditions » qu’il a tenu à centrer sa conférence.
 
Ces « conditions » sont au nombre de trois : économiques, sociales et politiques. La révolution soviétique ne remplit pas la première condition, puisqu’en Russie n’existait pas de grande industrie. En effet, « le communisme suppose préalablement le capitalisme développé ». Relisant le Manifeste du Parti communiste, Y. Quiniou met ensuite en lumière que l’industrialisation produit une « immense majorité de salariés », ouvriers, techniciens, ingénieurs, enseignants, etc., lesquels ne peuvent satisfaire leurs besoins humains dans la forme capitaliste de la production des richesses. L’extension du marché capitaliste est en effet, dit-il, « hallucinante ». Un film, par exemple, n’est plus une oeuvre, mais un « produit culturel ». Tout cela remplit la « condition sociale » du passage au communisme. Enfin, concernant la « condition politique », l’orateur redonne à la redoutée « dictature du prolétariat » son vrai sens, qui est démocratique. Et de citer Engels : « Regardez la Commune de Paris, c'était la dictature du Prolétariat ».
 
Cela signifie-t-il que le passage au communisme est « nécessaire » ? Est-il soumis aux lois de l’histoire, c’est-à-dire à des rapports de cause à effet qui sont aussi déterminants que ceux de la science physique ? Un dilemme traditionnel est en effet opposé à la pensée de Marx. Ou bien elle est une science de l’histoire, capable d’énoncer les mécanismes inconscients qui sous-tendent les pratiques. Mais alors, en tant que telle, elle ne peut que nier l’existence de la volonté humaine, c’est-à-dire de causes libres qui semblent être au principe de toute exigence de justice. Ou bien elle est une pensée politique, capable de condamner les injustices réelles du capitalisme au nom d’un devoir-être, mais alors elle n’est plus une science. Or Y. Quiniou explique qu’il n’y a pas à choisir entre prévoir et condamner, entre les phrases à l’indicatif de la science, et les phrases à l’impératif de la politique. Car, malgré ce que laissent entendre des comparaisons de Marx entre le devenir historique et l’évolution des espèces vivantes, « la nécessité du communisme est strictement conditionnelle ». Le « déterminisme » que découvrent les sciences sociales contient de l’indétermination, du hasard, de la « contingence ». Nulle fatalité dans l’histoire.
 
Autrement dit, et ce point est d’une grande nouveauté, le passage au socialisme et au communisme ne repose pas seulement sur des faits, mais en même temps sur des valeurs, qui ne sont autres que des « valeurs morales » ! Et Y. Quiniou de citer Kant, qui, dit-il, les a formulées au mieux, en expliquant en quoi seul ce qui est universalisable est moral. D’où les valeurs d’autonomie, de respect de la personne, que traduisent juridiquement les droits de l’homme et du citoyen. Louis Althusser a donc tort de penser que « la morale n’est qu’une idéologie », c’est-à-dire l’expression déguisée des intérêts d’une classe. Sans idéal moral, sans volonté de l’universel, « l’histoire ne fait rien ».
 
La soirée s’est terminée par les échanges avec le public, qui ont porté, entre autres choses, sur le rapport de la morale et de la violence révolutionnaire, sur le rapport entre l’individualisme des internautes et le projet d’une démocratie informatique, sur la « nature humaine » et les rapports entre pulsions agressives selon Freud et éducation à la liberté.. Tout « matérialiste » aura d’ailleurs noté que l’orateur n’était pas assis face au public, en position frontale, ni seul, tel un acteur. Il était assis de côté, et à côté d’un compagnon de route, Jean Lefèvre. De quoi suggérer que le dispositif « matériel » de la conférence symbolisait l’esprit de camaraderie et de fraternité qui anime le combat pour la vérité..
 
Enfin, une bonne nouvelle pour tous les amoureux de la vérité, autrement dit, pour tous les philosophes : pour la première fois, l’an prochain, Marx est au programme de l’écrit de l’agrégation de philosophie ! Yvon Quiniou a tenu à saluer ce geste, qu’il qualifie de « vraie révolution intellectuelle au sein de l’université ». Et si nous (re)lisions les Manuscrits de 1844, L’Idéologie allemande ou le livre I du Capital ?
 
Jean-Michel Pouzin, agrégé de philosophie.

Publié dans PHILOSOPHIE

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