Yvon QUINIOU -

Publié le par Université Populaire de l'AUBE

Yvon QUINIOU - Yvon QUINIOU -

 

Vers la fin de la censure idéologique à l’université ?

 

Plusieurs ouvrages de Karl Marx sont au programme de l’agrégation de philosophie.

 

Par Yvon Quiniou, philosophe.


La chose est officielle: Marx est présent à l’écrit de l’agrégation de philosophie de 2015 avec, en particulier, les Manuscrits de 1844, l’Idéologie allemande et le livre I du Capital. Faut-il le préciser? C’est une vraie révolution intellectuelle au sein de l’université à laquelle nous assistons, dont il faut féliciter ses responsables, car c’est une première : un texte de lui, en langue allemande, avait bien figuré autrefois à l’oral, ainsi qu’un texte de ­Politzer indirectement lié à lui, mais jamais on n’avait proposé aux candidats de ce prestigieux concours d’étudier pour l’écrit l’œuvre de ce grand penseur critique de l’histoire et du capitalisme. L’explication de cette carence antérieure est simple et tient précisément à ce mot de «critique» : l’idéologie dominante en philosophie, comme l’idéologie dominante tout court, a régulièrement occulté tout ce qui, dans l’intelligence, pouvait contribuer à ébranler l’ordre social injuste dans lequel nous vivons, et c’est ainsi que, longtemps, Hegel avait fait les frais d’une pareille censure, ou que l’enseignement du matérialisme avait été interdit au XIXe siècle par Victor Cousin (1) ! Et on connaît la manière dont Nizan a pu parler à ce propos, en une formule brutale mais juste, des «chiens de garde» du capitalisme. Ceux-ci ont donc cessé d’aboyer et la liberté de penser est retrouvée.

Reste à expliquer la levée de cet interdit aujourd’hui et à en mesurer les effets ou l’ampleur dans le monde universitaire, intellectuel et médiatique. La cause essentielle s’en trouve dans le retour de Marx sur la scène intellectuelle : on assiste à une floraison de productions théoriques qui s’en réclament dans différents domaines (philosophie, sociologie, économie, histoire, géographie même), comme à un renouveau incontestable des études marxiennes à l’université (thèses, mémoires). Ce phénomène ne tombe pas du ciel: la crise mondiale du capitalisme impose de recourir aux analyses de l’auteur du Capital pour la comprendre et ouvrir des pistes pour la dépasser et, ceux qui, après l’échec du système soviétique, avaient cru pouvoir les enterrer en sont pour leur compte et apparaissent, rétrospectivement, bien ridicules, quitte à faire tomber «à la renverse» leur pauvre gauche sociale-libérale.

Mais ce retour a ses limites. Et d’abord, point important : permettra-t-il à ceux qui ont travaillé sur Marx ou à partir de lui de ne pas être interdits d’entrée à l’université, alors qu’ils ont tous les titres requis pour en être ? Car les lecteurs doivent savoir que, depuis une vingtaine d’années, c’est bien ce qui s’est passé dès lors qu’on affichait des convictions «marxistes» – et, par discrétion, je ne donnerai pas de noms, pourtant connus. Ensuite, il y a ce qui se passe dans les médias dominants «à gauche» : le Monde, le Nouvel ­Observateur, Marianne ou encore divers magazines. Soit Marx est ignoré, c’est-à-dire censuré (je peux en témoigner), sans la moindre justification intellectuelle et au profit, inversement, de livres et d’auteurs sans grande profondeur, au point de faire rire de nous à l’étranger. Soit, quand on le présente par la force des choses, c’est d’une manière partiale et particulièrement retorse. C’est ainsi qu’un hors-série récent de P­hilosophie magazine, intitulé les Philosophes et le communisme, réussit la prouesse de ne pas citer la revue Actuel Marx qui a alimenté depuis vingt ans ce retour, ni ceux qui, de près ou de loin, y collaborent et apportent une réflexion réellement inédite. Car une forme subtile de censure demeure, qu’il faut savoir décrypter. Les marxistes «honorés» ou «encensés» ne sont souvent marxistes que de nom et incarnent plutôt une pose radicale, éloignée des luttes de classes réelles, sans danger donc pour l’ordre établi. Et, surtout, qu’on y prête attention: ils sont tous éloignés du PCF. C’est dire que la ligne de partage vise, inversement, ceux qui en sont proches. Derrière cela, il y a donc l’anticommunisme, cette vieille passion française. C’est honneur du jury d’agrégation de ne pas y avoir cédé en réhabilitant directement Marx et en légitimant ainsi ceux qui travaillent à partir de lui.

(1) Voir l’ouvrage de Lucien Sève, la Philosophie française contemporaine, Éditions sociales, 1962.

Yvon Quiniou.

 

 " Le marxisme est-il un humanisme - Yvon QUINIOU ?"

 

Yvon QUINIOU que nous recevrons le mardi 08 avril 2014 à 18 h 30 à la Maison du Patrimoine à Saint Julien les villas était l'invité de Raphaël ENTHOVEN sur ARTE dans son émission philosophique dominicale du 9 Février dernier.

Vous pouvez voir ou revoir cet entretien sur le lien ci-après.

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