YVES CHARPY : DUALIS.

Publié le par Université Populaire de l'AUBE

YVES CHARPY : DUALIS

 

L’écrivain et historien Yves CHARPY tombe à pic avec son DUALIS, cette histoire de deux jumeaux vivant dans la première moitié du XIXe siècle, en Champagne et à Paris. A pic, car depuis quelque temps notre Université Populaire traite de cette période agitée et démontre en quelque sorte que tout est à recommencer dans le domaine des luttes ouvrières. Les historiens locaux (1) épluchent les gazettes et découvrent une vie sociale et politique agitée, en même temps qu’une pléiade d’acteurs totalement oubliés de la mémoire collective.

On va donc dans l’ouvrage de Charpy retrouver des personnages connus de nos habitués d’UPOPAUBE comme Napoléon COTTET, prénommé Ambroise sur les plaques de rues, bien qu’il tînt à son premier prénom.

Mais d’autres vont surgir comme cet Eugène BURET, journaliste, né à Troyes en 1810, auteur d’un ouvrage sur la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, ouvrage tellement intéressant que Proudhon, Marx et Engels s’en empareront pour l’analyser et le piller un peu tout de même. Buret est mort à 32 ans. Il n’a droit qu’à une notice biographique en allemand dans Wikipédia. Et heureusement une toute fraîche dans le Maitron (2).

Une foule de personnages animent les pages de ce volumineux ouvrage dont les noms sortent de l’oubli : Laffrat, Béliard, Jacquin, Crevat, Habert, Basset, Cheron, Rovère et les Legrand, Michel et Carlot de Bar sur Aube. Ces ouvriers ou artisans ou même médecins, ont été gommés par l’histoire officielle qui n’a eu d’yeux que pour des industriels souvent élus : Douine, Dheurles, Dupont-Forest, Dupont-Degoist, Huot, Fontaine-Gris, surnommés parfois, comme un quelconque propriétaire marchand de sommeil, « Monsieur Vautour ».

Dans l’ouvrage de Charpy, la description de l’habitat ouvrier y est terrible. «  Les habitants ont assez d’air pur pour ne pas mourir, mais pas assez pour vivre. » Les industriels qui utilisent la tourbe pour leur machine à vapeur refusent de surélever leurs cheminées. L’air est ainsi totalement saturé de poussière noirâtre dans les ateliers et dans les quartiers ouvriers « destinés à l’industrie » a dit le ministre. Donc, c’est comme ça, je n’y peux mais.

Yves Charpy annonce un roman. Évidemment, il y a une trame et des « héros » les frères Mouttier, mais la matière historique n’y est pas dévoyée, ni tordue et on a sous les yeux en réalité une histoire vivante sur une fiction messagère.

On entend les gens discuter de la misère du temps, des efforts de quelques philosophes pour analyser et corriger les énormes injustices provoquées par le machinisme. Mouttier ou Buret en pincent pour Jean de Sismondi, un économiste suisse qui veut lutter contre les excès de la concurrence (Je crois que nous avons aussi cela dans notre actuel personnel politique ; il respecte tant les institutions qu’il s’interdit de s’engager plus avant).

 

On rencontre encore Emmanuel Arago, le fils du savant François Arago, avocat d’extrême gauche, ami de Barbès, Ledru-Rollin ou Lamartine, qui demande le 24 février la déchéance de la monarchie et non l’abdication de Louis-Philippe. Car ce roi « bourgeois » qu’on m’a assuré à l’école être un roi républicain, fait arrêter les démocrates et les mendiants. C’est vrai que l’interdiction de la mendicité est une manière comme une autre de chasser la misère ! De la rue et de la vue. (3)

Mais c’est l’analyse de la misère des couches populaires à Troyes, l’exploitation éhontée des familles ouvrières, l’arrogance patronale et son mépris face à la pauvreté endémique des « bas-quartiers » qui nous apportent énormément de matière à analyse. Beaucoup d’auteurs à cette époque décrivaient l’état misérable de la société, y compris un certain Napoléon-Louis Bonaparte, encore républicain en 1844, avec un petit ouvrage sur « l’Extinction du paupérisme ». La plupart pour y apporter des secours charitables dont se maqua un peu plus tard Jehan Rictus

«  L’hiver les murs sont pleins d’affiches,

Pour fêt’s et bals de charité,

Car pour s’courir, eul’ mond’ riche,

Faut qu’y gambille à not’santé. »

Ce que pensent quelques politiques de l’époque sur la classe ouvrière est encore partagé aujourd’hui, bien que le langage soit plus modéré. Dunoyer (de Segonzac) voit les ouvriers toujours factieux et menaçant l’ordre établi. Leur misère est totalement de leur faute, dit-il. Ce sont des paresseux qui se plaisent dans leur indigence intellectuelle et physique. Mais, ajoute-t-il, tant mieux, car la misère est utile. C’est même un élément de progrès social puisqu’elle offre un salutaire spectacle à la partie saine des classes qui essaient de s’en sortir.

Période terrible dont Zola parla si bien, qui jetait les enfants dans les mines (voir « Ma France » de Jean Ferrat) et dans les ateliers dès l’âge de 5 à 6 ans. Que feraient-ils seuls chez eux ? Des bêtises ! Autant qu’ils aillent gagner un peu d’argent avec leurs familles ! Les lois contre le travail des enfants seront lentes à être appliquées depuis leurs prémices en 1841, tant les habitudes sont rebelles à toute modification et tant l’idée est obsédante qu’il faut accumuler des profits pour assurer le bonheur social.

C’est aussi l’époque, heureusement, où les théories socialistes voient le jour, où les Mutuelles, les coopératives, les syndicats, les bourses du travail, jettent leurs premiers cris.

Il faut lire Yves Charpy bien entendu, mais aussi tout ce qui bouge aujourd’hui dans cette recherche passionnée des racines de nos combats pour l’égalité et la justice.

Jean Lefèvre.

 

1.Michel Choquart (Les organisations ouvrières et leurs sièges sociaux de 1864 à 1906 : dans Bourse du Travail, Mémoire vivante, depuis le N° 2.) Jean Louis Peudon (1. La vie ouvrière à Troyes avant la Révolution industrielle : 1815-1848­-Dans Bourse du Travail N° 13. 2. Comment survivre et vivre honorablement… N° 17) Et bien sûr : D. Chérouvrier avec les lettres de N-A. Cottet

2.Nos lecteurs doivent connaître ce travail immense réalisé par le Maitron qui consiste à écrire une fiche biographique sur tous les acteurs de la vie politique, syndicale ou sociale depuis 1789. Il est donc recommandé à chacun d’y regarder de près pour voir si quelques personnalités intéressantes ne seraient pas oubliées. Les responsables du Maitron nous invitent même à les aider en ce sens.

3.Rappelez-vous les fameuses plaques en fonte: « La mendicité est interdite dans le département de l’Aube ». Elles datent de cette époque. Les vagabonds étaient alors transportés et enfermés à Beaugency dans le Loiret.

 

 

 

Yves Charpy, Dualis, ou les deux républiques des jumeaux.

 

Saint-Benoist-sur-Vanne, Éditions Machaon, 2013,

845 pages, 21 

 

C’est assurément là une oeuvre qui sort de l’ordinaire. Yves Charpy, ami fidèle

d’Adiamos 89, entreprend de nous y narrer le destin peu commun d’une famille qui a choisi de lier son sort à celui de la République après Waterloo. Mais bien que jumeaux, les frères Jean et Baptiste Mouttier n’ont pas de la Belle une conception identique – l’un veut la Sociale, l’autre se contente d’une république formelle. Aussi leurs destins vont-ils diverger, et ils ne se retrouveront véritablement réunis que dans la mort.

En fait, ce livre imposant n’est pas seulement une histoire imaginée par l’auteur :

c’est bien davantage le roman vrai du mouvement social en France, depuis la

Révolution de 1830, jusqu’aux ultimes journées de la Semaine Sanglante, quand la Commune de Paris est noyée dans le sang en mai 1871.

Au fil des pages, le lecteur se verra entraîner sur les barricades de 1830 et sur celles de 1839 avec Barbès et Blanqui ; il vivra la révolution de février 1848, les terribles journées de Juin, sillonera Paris et la province insurgées contre le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte et connaîtra les dernières heures de la Commune. Il fera aussi connaissance avec les ouvriers du textiles troyens, avec les charbonniers de la Marne, avec les paysans et les flotteurs de l’Yonne. Il croisera des personnages bien connus : Barbès, Blanqui, Proudhon, Flora Tristan, Marx, Bakounine, l’économiste Eugène Buret et une myriade d’autres. Puisée visiblement aux meilleures sources, l’information historique est impeccable et maîtrisée de façon impressionnante. Ce roman se lit aussi comme un exposé historique solidement charpenté.

Pour tous ceux que le XIXe siècle passionne, c’est sans doute l’ouvrage à lire toutes affaires cessantes, d’une traite pour les plus affamés, ou en le dégustant chapitre après chapitre durant les longues soirées d’hiver.

Michel Cordillot.

 

 

 

 

YVES CHARPY : DUALIS.
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