La neutralité supposée des dictionnaires, Jean-Numa Ducange.

Publié le par Université Populaire de l'AUBE

Jean-Numa DUCANGE qui était venu nous parler de Jules Guesde le 28 novembre dernier, présente un nouvel ouvrage sous la direction de François GAUDIN :" La lexographie militante, dictionnaires du XVIIIe au XXe siècles." (Ed Honoré Champion, 2013, 360 pages, 65 €). 

Son article de présentation aborde le problème de la neutralité supposée des dictionnaires. Nos lecteurs seront sans doute heureux d'apprendre que la neutralité est une denrée fort rare et qu'on peut très bien vivre sans. C'est même mieux quand on connaît  celui avec qui on échange des balles. 

 

Nous faisons suivre cette présentation par un article de Matthieu Lépine sur la NEUTRALITE.

 

Les dictionnaires dans la bataille idéologique

Jean-Numa Ducange, historien.

De neutralité apparente, le dictionnaire n’échappe pas à l’étude des historiens de l’édition. Même l’emblématique Larousse (l’auteur) était un républicain défenseur de la Révolution.

 

La lexicographie  militante, Dictionnaires  du XVIIIe au XXe siècle,  sous la direction de François Gaudin. Éditions Honoré Champion, 2013, 
360 pages, 65 euros. Lexicographie et militantisme : l’association ne va pas de soi. Comme le rappelle opportunément le coordinateur de ce riche volume, le linguiste François Gaudin, le dictionnaire est souvent considéré comme un objet neutre et « objectif », constat répandu qui fait fi d’une riche histoire de batailles idéologiques, notamment des multiples soubresauts de l’histoire des éditeurs politiques du XVIIIe au XXe siècle. Diderot et l’Encyclopédie, bien sûr… Mais le grand historien de l’édition, Jean-Yves Mollier, souligne aussi avec brio que Larousse – nom ô combien synonyme de dictionnaire ! – fut un républicain engagé en son temps, qui n’hésitait pas à défendre l’héritage de la Révolution française, même ses aspects les plus controversés – fait rarement signalé. On lira également avec profit la présentation de l’encyclopédie publiée par Pierre Leroux – considéré comme l’inventeur en France du mot « socialisme » dans les années 1830 –, qui se pensait comme la suite de celle de Diderot, afin de « constituer le système industriel et scientifique » de cette époque.

L’histoire des conditions matérielles de création et de diffusion de ces textes est au cœur de plusieurs contributions, démontrant combien la compréhension de la réception de ces travaux ne peut être dissociée d’une démarche historienne et scientifique. Le cas de Maurice Lachatre, connu pour être l’éditeur en français du livre I du Capital de Marx, mais dont la trajectoire ne s’y réduit pas, constitue à cet égard un exemple significatif, fort bien présenté ici. La défense d’une « cause linguistique », particulièrement marquée dans un cas comme le français au Québec, atteste du lien fort entre développement national et constitution d’un patrimoine linguistique. Les tribulations de l’établissement de la langue kurde, dont les premiers dictionnaires systématiques furent établis en Russie soviétique au début des années 1920 alors qu’elle était interdite dans la plupart des zones du Kurdistan, montrent tout l’intérêt d’établir une histoire politique et sociale de la constitution d’une langue. Bien que centré sur la France, l’ouvrage propose ainsi des éclairages internationaux des plus stimulants (les contributions sur la langue allemande), même si on aurait souhaité parfois davantage de cohérence : le militantisme paraît par moments secondaire ou décalé dans certains cas, sans que la chose soit clairement explicitée. Mais l’ensemble reste d’un grand intérêt et instructif.

 Jean-Numa Ducange.

 

 

NEUTRALITE

Matthieu Lépine. « La fabrique de l’histoire ».

   A plusieurs reprises un internaute ma reproché de manquer de neutralité dans mes analyses d’évènements passés. Selon lui, mon engagement militant serait incompatible avec la pratique de l’histoire car il influencerait mon travail. A l’écouter, l’historien serait un être éteint, un citoyen muet, un militant du néant. Cette vision des choses est à mon sens erronée et dangereuse à plusieurs égards. Tout d’abord parce qu’elle enferme l’historien dans sa passion et ampute son travail de son sens civique. Etre passionné et vouloir en faire profiter les autres est tout à fait louable, cependant l’histoire doit aussi se faire au profit et à l’usage de la société. Comme l’affirmait l’historien américain C. Vann Woodward, « l’historient vit dans le présent, il a donc des obligations aussi bien envers le présent qu’envers le passé qu’il étudie¹ ». Passionné et/ou militant, l’historien a bien évidemment des devoirs parmi lesquels on trouve notamment l’obligation de se baser sur des sources fiables ou encore ne pas nier l’existence de faits prouvés. Cependant, il ne peut et n’a pas à être neutre. Faire croire le contraire, exiger un désengagement total du citoyen qui tient la plume, revient tout simplement à servir la classe dominante, celle par qui et pour qui l’histoire a de tout temps été faite. Leur vie durant, de grands auteurs comme Howard Zinn ou Eric Hobsbawn ont refusé de se laisser enfermer dans ce piège, démontrant ainsi que l’historien n’est pas en marge de la société mais bien au contraire un acteur essentiel de celle-ci.

      Ceux qui exigent des historiens une totale neutralité sont à mon sens soit naïf, il n’y a de neutralité que dans le néant, soit totalement affidés à l’oligarchie. Depuis tout temps, l’histoire se fait au service des puissants. Notre époque ne fait pas exception. On constate par exemple que les historiens ou pseudo-historiens qui ont leurs entrées dans les médias, de Max Gallo à Lorànt Deutsh en  passant par Jacques Marseille (décédé en 2010) ou Stéphane Bern, sont idéologiquement proches de la classe dominante. La neutralité exigée pour les uns ne le serait donc pas pour les autres ?

 Un événement est à cet égard particulièrement significatif. En 1994, L’âge des extrêmes, le court XXe siècle, 1914-1991, du britannique Eric Hobsbawn était publié. Cinq ans plus tard, il était traduit en allemand, en espagnol, en italien, en portugais, en chinois ou même en albanais, en roumain ou en slovène, mais pas en français. Pourquoi ? Parce qu’à une époque où l’historiographie française était dominée par l’anticommuniste François Furet, un ouvrage traitant du XXe écrit par un historien marxiste n’avait pas les faveurs de l’intelligentsia.

 Bien qu’étant une diatribe anticommunisme et antirévolutionnaire, l’ouvrage de Furet, Le passé d’une illusion, n’avait lui eu aucun mal à être édité quelques années auparavant (1995). Il avait même été reçu très positivement par la critique. Quant à Hobsbawn, trop marqué à gauche, il ne méritait que censure et mépris. Il y aurait donc deux poids, deux mesures. Il faudra attendre l’initiative du Monde Diplomatique et d’un éditeur belge, pour que les francophones puissent enfin avoir accès à son ouvrage.

Cette censure, Pierre Nora, membre des éditions Gallimard, qui avait lui-même refusé la publication du plus célèbre ouvrage de l’historien britannique, l’expliquait ainsi à l’époque. « Tous [les éditeurs], bon gré mal gré, sont bien obligés de tenir compte de la conjoncture intellectuelle et idéologique dans laquelle s’inscrit leur production. Or il y a de sérieuses raison de penser (…) que [ce] livre apparaîtrait dans un environnement intellectuel et historique peu favorable ». A la fin des années 90, l’ « attachement, même distancé, à la cause révolutionnaire » de Hobsbawm  passait mal selon lui au sein de l’élite intellectuelle, ce qui expliquait la censure de son ouvrage de la part des maisons d’édition.

Une histoire qui induit les peuples en erreur

    Quand bien même l’historien voudrait être neutre, il ne le pourrait pas. Il a irrémédiablement des choix à faire et ces choix sont influencés par ce qu’il vit, par ce qu’il est, par ce qu’il pense, ou encore par les valeurs et principes qui lui tiennent à cœur. Dans le contexte actuel, il n’est pas étonnant de voir par exemple que dans la quasi-totalité des ouvrages sur l’Histoire de France, la partie consacrée au XXe siècle ne fasse aucune mention de la catastrophe de Courrières (1906), de la mutinerie du 17e régiment d’infanterie (1907), de la répression de la grève de Draveil (1908), des mutins et fusillés pour l’exemple de la Grande guerre (1917), de la révoltes de l’été 1974 dans les prisons françaises,  de la lutte des paysans du Larzac (années 70) ou encore de la mobilisation victorieuse des habitants de Plogoff contre l’installation d’une centrale nucléaire à proximité de leur village (1978-1981).

Telle qu’elle est pensée et faite depuis toujours, l’Histoire de France est  une succession d’événements portés par de "grands hommes", des "héros providentiels" qui à chaque crise surgissent pour nous sauver. Tout élément qui ne colle pas à ce magnifique  tableau, qui laisse à penser que le peuple aurait lui aussi un rôle à jouer, doit tout simplement être passés sous silence. Ainsi, lorsque avec le Figaro et l’Express, Max Gallo décide de sortir une série d’ouvrages au sujet de ceux « qui ont fait la France », on ne trouve aucun tome consacré aux ouvriers, aux paysans, aux syndicalistes ou encore aux travailleurs immigrés². Cependant des personnages comme Louis XVI, Jeanne d’ Arc, Napoléon ou même Vercingétorix (sic) ont eux le droit à un numéro complet.

C’est ceci qu’un historien comme Howard Zinn a toujours dénoncé et combattu.  « Il me paraissait évident que l’histoire induisait les gens en erreur non par ses mensonges, mais par ce qu’elle ne disait pas. Si l’on ment, vous pouvez vérifier la véracité des propos qu’on vous tient, mais si l’on ne vous dit rien, vous n’avez aucune façon de savoir ce que l’on vous cache³ ». C’est justement le rôle de l’historien que de combattre l’oubli en  faisant resurgir des abysses de l’histoire les événements, les luttes, les personnages trop longtemps passés sous silence.

C’est en restant silencieux face aux injustices et aux inégalités du passé comme du présent que l’historien fait de la politique

    « Notre silence (celui des historiens) au sujet de la guerre, du racisme et d’autres maux de la société, ce n’est pas la liberté pour nous; c’est laisser la liberté aux leaders politiques de faire ce qu’ils veulent en comptant sur notre silence. Se taire c’est faire de la politique³ ».

L’histoire ne doit pas se faire au service d’un parti mais uniquement au profit d’une cause juste. Si l’historien n’est pas un politique, c’est un citoyen à part entière4. Il a donc parfaitement  le droit et même le devoir de s’engager dans les combats de son temps. C’est ce que nous a notamment appris Pierre Vidal-Naquet, qui se définissait lui-même comme « historien militant », à travers son combat contre la guerre et la torture durant la guerre d’Algérie.

A travers son engagement dans l’affaire Audin et son ouvrage Raison d’Etat, il s’est opposé aux mensonges des autorités de l’époque et de l’histoire officielle. Historien, citoyen, militant, il avait le souci de prévenir ses contemporains sur ce qui c’était passé durant cette guerre. Pour lui, dénoncer les actes inhumains perpétrés par l’armée française sur le sol algérien était un devoir.

Encore aujourd’hui, toute vérité n’est visiblement pas bonne à dire concernant cette guerre, en témoigne la censure dont a été récemment victime l’historien Guy Pervillé. En effet, début 2012, une grande partie de son article concernant la guerre d’Algérie et destiné « à paraître dans une publication annuelle éditée par le ministère de la Culture et de la Communication et intitulée Commémorations nationales 2012 » était censurée par les services de Frédéric Mitterrand. En particulier les passages concernant « la situation des harkis, le cas des Français musulmans, le rôle réel de l’OAS… ».

    Plus que jamais, le rôle de l’historien est d’« ouvrir de nouvelles possibilités en exhumant ces épisodes du passé laissés dans l’ombre et au cours desquels, même si  ce fut trop brièvement, les individus ont su faire preuve de leur capacité à résister, à s’unir et parfois même à l’emporter5 ». Chaque jour, de plus en plus de personnes sont touchées par la résignation. Trouver dans le passé des inspirations, des exemples qui prouvent qu’il est possible de changer les choses est devenu indispensable. L’histoire doit et peut servir à redonner au citoyen toute la place qui doit être la sienne dans une démocratie. Dans cette optique, le rôle de l’historien est primordiale, parce qu’à travers les événements qu’il fait resurgir du passé, il est un porteur d’espoir.

    « Il est plus que jamais urgent pour les historiens professionnels de défendre l’histoire. On a besoin de nous sur le terrain politique. Et nous avons du pain sur la planche. A l’heure où les affaires de l’humanité sont gérées selon les critères des technocrates chargés de « résoudre les problèmes », et pour qui l’histoire est presque superflue, cette discipline est plus que jamais indispensable pour comprendre le monde6 ».

¹ Cité par Martin Duberman dans Howard Zinn, Une vie à gauche, 2012

² Sur la vingtaine d’ouvrages, un est cependant consacré aux Français libre et un autre aux Poilus.

³ Howard Zinn, cité par Martin Duberman dans Howard Zinn, Une vie à gauche, 2012

4 L’historien n’est pas un politique, cependant il ne peut rester neutre face aux événements de son temps. Concernant la différence entre la politique et le politique, voir l’analyse de Marcel Gauchet.

5 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, 2003

6 Eric Hobsbawn, Franc Tireur, autobiographie, 2005

 

 

 
La neutralité supposée des dictionnaires, Jean-Numa Ducange.

Publié dans LITTERATURE

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